Le silence des fantômes

Février 2020

  • Chérie, j’trouve pas la cuiller de bois, est pas avec le matériel de rando.
  • Attends, je vais voir. Tiens, elle était restée dans une poche de mon sac à dos.

Nous en sommes aux derniers préparatifs de notre expédition aux Monts Valin dans la magnifique région du Saguenay-Lac-St-Jean. Quatre jours de randonnée hivernale et trois nuitées en refuge. Les sacs sont lourds, avec des vêtements supplémentaires. Les conditions météo peuvent changer rapidement, il faut prévoir.

Il a neigé pendant la nuit. À notre arrivée à l’accueil du Parc national des Monts-Valin, après l’enregistrement d’usage et une discussion  à propos de l’état des sentiers, nous consultons les prévisions météorologiques et nous confirmons: Il a neigé.

Pas de doute, il neige, selon la prévision météo à l’accueil du parc

Jour 1: de l’accueil au refuge L’Ulysse

Nous nous mettons en route, sac au dos, raquettes aux pieds, vers le refuge L’Ulysse où nous passerons la nuit. Une randonnée toute en montée qui ne manque pas de nous rappeler le poids de quatre jours de nourriture que nous portons.

Après trois kilomètres, voilà que le beau sentier damé s’arrête et que nous devrons “ouvrir” la piste jusqu’au refuge. Nos expériences passées nous ont montré qu’il valait mieux réévaluer le plan lorsque les conditions changent. Nous laissons donc tomber les détours aux points de vue pour garder notre énergie à fouler le sentier enneigé.

La température est douce, quelques degrés sous zéro. Nous ne croisons que trois randonneuses. Lors des arrêts collations, le silence nous envahit. Ici, loin des routes, des motoneiges et autres engins à moteur, le sentiment de paix s’installe peu à peu. Nous sommes les invités de cette forêt plus grande que nature. Elle nous accueille et son silence impose respect.

Nous serons seuls au refuge l’Ulysse qui peut accueillir jusqu’à huit personnes. Pas de braises, il faudra couper un peu de bois d’allumage. C’est alors que je découvre cet appareil ingénieux qui rend la tâche presqu’agréable. Voyez plus bas, la vidéo qui décrit son fonctionnement. Je me suis franchement amusé à faire des allumettes, parole de scout.

  • Tu ne penses pas que c’est assez ? Me lance mon Amoureuse.
  • Juste un peu encore, pour l’attisée de demain matin. Lui répondis-je d’un air résigné.

Corvées d’usage, feu, eau. Nous savourons nos chips et notre soupe. C’est un moment privilégié. Nous nous remémorons les bons moments de la journée. Encore une fois, le silence reprend ses droits.

Il n’y a que le bruit des pages du livre de Françoise et le frottement du stylo sur le papier de mon calepin pour briser la quiétude du moment. Ça ne pourrait être plus serein, calme et apaisant. Il n’y a rien, ici, pour nous distraire. Pas de réseau, pas de wifi, pas de nouvelles alarmantes. Au milieu des bois nos âmes se reposent.

Ce soir, au menu, un chili maison avec des tortillas. Une rando sans alcool, s’est-on dit, pour apprécier les plus fins détails de notre expérience qui parfois, sont floutés par les vapeurs éthyliques. Ce n’est pas une cure, au contraire, nous nous enivrons de nature, de silence, de paix et de beauté.

Jour 2: de L’Ulysse au refuge Le fantôme

Nous prenons le chemin vers la vallée des fantômes. Nous croisons quelques randonneurs et un couple de skieurs hors-pistes. À mi-chemin, une pause au refuge Le Pionnier. C’est agréable les refuges en cours de route. Petite attisée, on sèche les vêtements, on collationne.

Nous pénétrons progressivement au pays des fantômes. Ces êtres qu’on voudrait imaginaires sont au contraire bien réels. Pour peu que l’on s’attarde à les regarder, ces arbres couverts de neige et de glace se dévoilent sous nos yeux.

  • Hé, je vois un insecte géant ici, m’exclamai-je.
  • Moi, un dinosaure là.
  • Wow, un fœtus dans le ventre de sa mère.
  • On dirait un grand-papa qui tient son chien dans ses bras là-bas.
  • Brrr… une gargouille. Elle fait peur.

Nous sommes si petits dans cette forêt de géants. Le silence des fantômes nous enveloppe. On arrive presque à entendre leur murmure. J’espère qu’on ne les dérange pas trop. Il n’y a que nos pas dans la neige pour troubler leur quiétude.

Arrivés tôt au refuge, nous prenons nos aises en sirotant un soupe et nous apprécions encore une fois le calme des lieux. Le jour s’éteint tout doucement, les touristes de jour s’en retournent. Les fantômes peuvent enfin se reposer.

Arrivée au refuge Le fantôme

Après le souper (couscous aux pistaches, abricots et saucisses), nous partons à la rencontre des fantômes du Pic Dubuc. La nuit, les fantômes s’animent sous l’éclairage dandinant de nos lampes frontales. C’est comme marcher au milieu d’une tribu de personnages imaginaires. Ils nous saluent, nous examinent, nous guettent, toujours en silence. Le silence des fantômes.

Le Pic Dubuc est le point culminant des Monts Valin à 984 mètres. À mesure qu’on s’approche du sommet, les arbres se couvrent totalement de neige, ne laissant paraître que de rares branches. Des colonnes immenses se dressent, d’autres ploient sous leur fardeau comme pour nous saluer. D’autres sont regroupés et errent sans but comme dans une salle des pas perdus. Ce soir, le temps était doux, une petite neige tombait le paysage, était à la fois féérique et mystérieux.

Dans le refuge, avec nous, il y avait Gilles. Nous attendions aussi deux autres personnes que ne se sont pas présentées. Espérons qu’ils ne se sont pas perdus en forêt.

  • Ça ne va pas fort, nous dit Gilles candidement et sans pudeur. Je suis en peine d’amour et j’ai ben de la misère avec ça.

Gilles a choisi de passer un peu de temps seul, dans la forêt, pour se relever et faire le point dans sa vie. Des rencontres émouvantes, c’est aussi ça la vie de refuge.

Jour 3: du refuge Le fantôme à l’Hibernal

Médusés par notre sortie de la veille en pleine nuit, nous décidons de remonter au Pic Dubuc, pour profiter, de jour cette fois, du paysage magique. Comme la veille, nous laissons nos sacs au refuge. De jour, tout est différent. Une couche de neige s’est ajoutée pendant la nuit. Il s’en est accumulé au sol pas moins de 180 centimètres depuis le début de l’hiver. Le sommet est brumeux, nos costumes colorés tranchent nettement dans la blancheur du paysage. Nous avons capté sur vidéo les derniers mètres de l’ascension. Nous n’avions encore rien vu de tel dans nos randonnées.

L’ascension du Pic Dubuc, comme si vous y étiez

De retour au refuge, nous récupérons nos sacs à dos et amorçons notre parcours vers l’Hibernal. Une journée toute en descente. Nous quittons la vallée des fantômes pour retrouver la forêt typique québécoise, une alternance des conifères et de bouleaux, en passant près de lacs gelés. Nous apprécions le temps doux. Le soleil se point le bout du nez et donne du caractère au paysage blanc.

En bordure du lac Gabriel, en route vers L’Hibernal
Le refuge L’Hibernal

Au refuge l’Hibernal ce soir, nous partageons l’endroit avec un jeune couple de skieurs hors-pistes, Delphine et Jérémy. Ils sont enjoués et dynamiques. Nous partageons un peu de nos vécus respectifs. Ce sont des passionnés de plein air alors c’est facile de socialiser. Nous les avions croisés sur le sentier ce matin.

  • Vous faites quoi dans la vie ? demandai-je.
  • Nous, on travaille sur les cargos qui ravitaillent le grand nord.
  • Ben ça, c’est durant la saison de navigation, rajoute Delphine. Le reste du temps, on fait du plein-air, dit-elle, le sourire fendu jusqu’aux oreilles.

En voilà un style de vie hors norme, qui semble bien leur plaire. C’est bien vrai, on rencontre des gens de tous horizons dans nos expéditions, c’est passionnant.

Au menu ce soir, un repas lyophilisé du commerce, un Chana Masala de Backpacker’s Pantry. Nous l’avons trouvé bon mais nous sommes restés sur notre faim avec un sachet de deux portions. Une chance que nous avions gardé deux carrés aux dattes pour le dessert.

  • Faudrait toujours prévoir un petit dessert en refuge, me dit mon Amoureuse.

Jour 4: de l’Hibernal à l’accueil

Le mercure a chuté autour de -15 degrés. Nous optons pour le parcours court, question de ne pas s’éterniser ici et reprendre la route pour rentrer au bercail. Ce sera quand même une longue journée. La majorité du sentier se trouve sur la piste de motoneige de service du parc. Ça brise un peu le charme mais il n’y a pas d’alternative.

Les Monts Valin nous ont charmés, envoûtés. Les paysages à couper le souffle et un calme que seul le silence des fantômes a pu troubler.


Repères

Le détail des journées se trouvent dans le livre de bord.

Galerie de photos de l’expédition

Les sentiers parcourus durant notre expédition:

La liste de l’équipement de Robert se trouve ici:

Le Parc national des Monts-Valin est géré par la SEPAQ.

Si vous arrivez en région la veille, les hôtes d’un charmant gîte vous accueilleront à Saguenay (Chicoutimi).
Gîte Château Murdock

2 réflexions sur “Le silence des fantômes

  1. Nil

    Quel beau récit! Ça donne envie de le faire.
    Et le plus étonnant dans tout cela c’est que pas plus tard qu’hier au souper avec mon ami Réal B de Compostelle Montérégie il me disait justement qu’un monsieur De L’étoile qui habite près de chez lui a fait une rando dans les Monts Valins cet hiver avec sa conjointe.
    Et qu’aujourd’hui même , je demande d’accéder au groupe Longue Randonnées Quebec et je tombe sur un de vos commentaires et de là sur votre blog.
    Quel heureux hasard non ?
    Merci pour le partage de votre expédition et de vos talents de narrateur. C’est vraiment bien écrit.
    Nil

    J’aime

    1. Robert de l'Etoile

      Bonsoir Nil,
      Bien content que vous ayez aimé notre récit. Nous avons été envoutés par les Monts Valin et je pense que ça transpire dans le texte. Nous connaissons Réal. Vous le saluez de notre part, ça fait un bout que nous ne l’avons pas vu.

      Bienvenue aussi sur le site de Longue randonnée Québec. Un lieu convivial pour échanger sur notre passion commune.

      Au plaisir de se croiser sur quelque sentier, à Compostelle ou ailleurs.

      Robert

      J’aime

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